Les dînettes

Pour recevoir comme maman

Les garçons rêvent d’imiter leur père et les petites filles n’ont de cesse de faire comme maman. Or, jusqu’à une période pas si lointaine, l’activité des mamans était uniquement d’être une bonne maîtresse de maison, c’est-à-dire dans les milieux modestes faire la cuisine, la lessive et le ménage et, dans les milieux bourgeois, donner des ordres à sa cuisinière et recevoir ses amies pour un thé de cinq à sept, le fameux “Five o’clock”.

Les dînettes ou petits ménages

Les fabricants de jouets se sont donc adaptés, créant des services de table réalisés à échelle réduite pour recevoir les repas que les enfants donnaient à leurs poupées : les dînettes. Celles-ci, appelées aussi “petits ménages”, n’étaient pas accessibles à toutes les bourses malgré l’industrialisation au 19e siècle. D’autres modèles de ces “ménages”, de facture plus modeste, étaient vendus dans les bazars. C’étaient des supports en carton, le plus souvent décorés d’une image attrayante et colorée, sur lesquels étaient fixés divers ustensiles de cuisine en métal peint.

“Le ménage du Petit Chaperon Rouge” comprend deux couverts, le loup n’est pas invité.

Le prix d’une telle panoplie était modique, environ 1,45 francs en 1903. Il faut savoir qu’en 1890, un ouvrier du secteur privé gagnait 4,85 francs par jour et qu’une livre de pain coûtait 90 centimes à Paris.

Les services en étain

Les plus anciennes dînettes étaient en étain, un métal facile à travailler et n’altérant pas le goût. Les rayonnages des maisons de poupées hollandaises ou allemandes des 16e et 17e siècles, visibles au Rijksmuseum d’Amsterdam ou au Germanisches Nationalmuseum de Nuremberg, garnis de cette vaisselle d’étain, en sont les plus beaux et les plus anciens témoignages. Mais, à partir de 1850, son usage sera concurrencé par la céramique. Néanmoins, du fait de leur faible coût, on vendait encore au tournant du siècle, pour faire la dînette à sa poupée, des services en étain comme celui présenté ci-dessous avec au total 17 pièces : plats, compotiers, verres, assiettes, ronds de serviettes et couverts, ou encore ce service à thé en étain à décor ciselé avec plateau à godrons, théière, tasses et sous-tasses et petites cuillères.

Dînette et service à thé en étain.

Des dinettes sont souvent mises en scène sur les cartes postales de l’époque. On remarque immédiatement, comme sur la carte postale ci-dessous, que celles-ci représentent toujours un intérieur bourgeois. Il est évident que tous ces jouets étaient destinés à des clients aisés.

Les Grands magasins proposaient des “services à thé” en coffret, tel celui-ci, en métal anglais, avec ses quatre tasses, sa théière, son sucrier, son pot à lait, ses petites cuillères et son plateau de service.

Service à thé dans son coffret.

Les dînettes en faïence

Surtout les faïenciers ont créé pour cette clientèle bourgeoise des services complets pour dinettes, sur le modèle de ceux qu’ils fabriquaient pour les parents des petites filles et que ceux-ci avaient souvent reçus en cadeaux de mariage. Les moins chers étaient en porcelaine blanche, sans décor ; les plus chers disposaient d’un décor imprimé et surtout d’un décor peint. Pratiquement toutes les manufactures de faïence ou de porcelaine ont fabriqué des dînettes et la France en était, au 19e siècle, le plus important fabricant, devançant l’Allemagne et le Royaume-Uni.

Services à thé ou café fin 19e siècle de fabrication inconnue.

Une authentification difficile

Mais, comme beaucoup de ces dînettes ne portent pas de marques, il est souvent difficile d’en identifier l’origine, d’autant que les céramistes avaient tendance à se copier les uns les autres. Comme nous le révèlent les catalogues d’étrennes des Grands magasins, on trouve des services à dîner, à déjeuner, à thé, à thé-chocolat, à café, à gâteaux, à goûter… Le client a le choix entre 2, 4, 6, 8 ou 12 couverts et entre des services de 44, 52 ou 60 pièces. Les prix étaient en conséquence. Ces dînettes étaient vendues dans de jolies boîtes en carton ou, pour les plus luxueuses, en écrin ou en coffret.

Deux services de table Choisy-le-Roi et Gien

Voici deux exemples, dont l’identification a été possible par les estampilles marquées en creux ou imprimées sous couverte qui les authentifient.

• Choisy-le-Roi

Une partie de service de table de la faïencerie Hautin Boulenger & Cie de Choisy-le-Roi, datant de la fin du 19e siècle, à décor de fruits de couleur bleue sur fond blanc et marqué en creux “HB & Cie Choisy”. Ce faïencier, qui a beaucoup créé de services d’assiettes à décor de rebus fort prisé ou de sujets de société, d’assiettes publicitaires et de pièces de formes, produisait aussi des services miniatures en faïence, dînettes et accessoires de poupées, présentés dans des coffrets en carton. Ce service est constitué de 30 pièces  avec assiettes, plats ronds, plats ovales, ravier, saladier, saucière, pot à eau, tasses et sous-tasses, sucrier.

Décors en bleu pour un service produit à Choisy-le-Roi.

• Gien

Un très rare service de Gien de porcelaine opaque de 42 pièces datant, d’après le blason imprimé sous la couverte, de 1878. Il a pour origine une très vieille et illustre famille aristocratique qui l’a transmis, dans sa caisse en bois et sa protection de paille, de génération en génération. Il est quasi complet. Surtout il a un merveilleux décor représentant des scènes de cirque différentes d’une pièce à l’autre. Il est constitué d’un lot de 12 assiettes plates et 12 creuses, d’une soupière, d’un légumier, d’un saladier, de plats divers, d’un moutardier et d’une salière, mais aussi d’un tête-à-tête sur son présentoir.

Luxe et raffinement

Rien n’était trop beau pour ces jeunes demoiselles de la bonne société. En témoigne ce coffret en simili cuir bordeaux à filets en forme de rinceaux dorés et fermoirs en laiton, capitonné de soierie, contenant un service à café et à thé en porcelaine anglaise finement décorée de guirlandes de roses, avec ses tasses et sous-tasses, sa théière, sa cafetière, son pot à lait, sa corbeille à pain, son seau à biscuit en verre peint, son plateau et sa bouilloire en métal anglais, avec son réchaud à alcool. Le fabricant est inconnu.

Luxueux coffret capitonné complet, 43 x 40 x 12 cm.

Une dînette minuscule

Le service le plus minuscule de cette collection est un service à café-thé en opaline pour maison de poupée, avec une cafetière, une théière, un pot à lait, une corbeille à pain en forme de compotier, 2 tasses et sous-tasses et petites cuillères, décoré d’une fleur peinte. Le plateau ovale en métal peint à l’alcool, sur lequel il est posé, mesure 6 cm de longueur et donne ainsi l’échelle de l’ensemble. Il fait partie du décor du salon de la maison “Belle époque de style Deauville” déjà décrite.

Pour la toilette

Les manufactures de porcelaine proposaient également des services pour la toilette de la poupée. En voici deux exemples : Un service en porcelaine non signé “en Vieux Paris”, blanc et bleu avec un décor polychrome de fleurs dans des réserves à bordure or, d’époque 19e ; et un service en terre de fer, de la manufacture de Wächtersbach à décor typique Art nouveau, vendu 3,90 francs au Bon Marché en 1913.

Vase de nuit de poupée, HB & Cie Choisy.

La collection comme témoignage d’un passé révolu

On peut s’étonner que des objets aussi fragiles, faits pour être manipulés par des enfants, aient souvent pu franchir plus d’un siècle. En fait, les enfants jouaient avec ces objets coûteux que dans des conditions exceptionnelles, sous la surveillance des mamans. Ainsi, et c’est un peu triste, si ces jouets sont arrivés jusqu’à nous, la raison en est que les enfants du passé en ont peu profité. Et cela pour le plus grand plaisir du collectionneur actuel. D’autant que, depuis les années 60, ces dînettes en porcelaine ont été remplacées par de la vaisselle en plastique et que, surtout, le modèle maternel n’est plus celui d’une ménagère mais d’une professionnelle engagée dans la vie active. Ces dînettes sont donc le touchant témoignage d’un passé à jamais disparu que le collectionneur se doit de préserver !

Estimation : un service de Gien identique à celui présenté ici, à décor de cirque, mais de 32 pièces seulement, était proposé à la vente en 2007, estimé entre 600 et 800 € (Expert : Theimer), il a été acquis pour 750 €.

Biblio

“Merveilleuses dînettes”, par Annabelle Héry et Pascal Hinous, Editions Messene, 1998.

Claude Lamboley

Collectionneur de jouets anciens