Les jeux interdits

Le politiquement incorrect

Troisième partie

Les jouets religieux

Ces jouets sont les témoins des conflits qui ont existé, au tournant du 19e siècle, entre une République dont l’existence n’avait tenu qu’à une voix de majorité, soucieuse de ses prérogatives et d’affirmer une laïcité sourcilleuse et l’Église dont elle contestait la toute-puissance. Dans une France bourgeoise ou paysanne majoritairement pratiquante, ces jouets participaient à la propagande en faveur de l’Église en but à certaines exactions incomprises. On trouvait ainsi, vendus dans les grands magasins des panoplies de prêtre, des autels plus ou moins luxueux avec souvent un tabernacle fermé par une petite porte et des objets de cultes en étain et articles de chapelle dont l’entreprise Mayoli, 68 rue Notre-Dame-de-Nazareth à Paris avait la spécialité : chandelier, ciboire, patène, ostensoir, burettes, encensoir, etc. Bref, tout pour que l’enfant joue à célébrer la messe ! Jouets pour le moins inactuels et peut-être politiquement incorrects.

Miniatures religieuses pour jouer à la messe !

Les jouets antisémites

L’antisémitisme a sévi en France au tournant du 19e siècle. Il a fallu l’épreuve de la Première Guerre mondiale pour qu’il se fasse plus discret. Un épisode de cette hostilité religieuse et raciale est resté dans la mémoire historique, c’est l’affaire Dreyfus. Rappelons que le capitaine Dreyfus, juif alsacien, fut accusé de trahison à la suite de faux témoignages et condamné au bagne à l’île du Diable, en Guyane. Cette affaire a profondément divisé la France entre 1894 et 1906, date de sa réintégration dans l’armée, son innocence ayant été enfin reconnue. Les Français se sont dans cette circonstance opposés en deux camps : les anti et les pro-dreyfusards. Naturellement des jeux et des jouets ont été des témoins de cet antagonisme de nos jours inacceptable.

Le jeu consiste à entraver l’évasion d’un militaire dont le visage évoque Dreyfus.

Les jouets racistes

De même que l’antisémitisme n’est pas tolérable, le racisme ne se conçoit plus et doit être combattu.

Un humour de mauvais goût et démodé.

Aujourd’hui toutefois, notre société est confrontée aux pensées racialistes, décolonialistes et indigénistes venant des USA. La marque Banania, dont le slogan célèbre était “Y’a bon Banania” avec l’image d’un Noir rigolard, en a fait les frais, condamnée, le 19 mai 2011, par la cour d’appel de Versailles, attaquée par le Mrap au prétexte que le slogan en question participait “à la structuration des stéréotypes qui ont prospéré dans le contexte colonial français et qui humilient un groupe de personnes en raison de l’origine et était, tout simplement, raciste”.

Les jouets de propagande

Depuis longtemps des jouets ont servi à la propagande politique. C’est le cas d’une panoplie de résistant vendue, probablement sous le manteau, aux alentours de 1944, et de nombreux jeux de parcours comme le jeu “Jusqu’au bout !” qui exalte l’effort de guerre et datant de 1915, l’“Alliance franco-russe”, le “jeu de l’oie des Alliés” ou encore ce “Délassement du Père Gérard” ou la ”Poule d’Henri IV” datant de 1792.

Exceptionnel jeu de l’oie de 1792, le plus ancien jeu de propagande en la possession de Claude Lamboley.

La propagande du gouvernement Pétain serait assez mal venue de nos jours. A l’époque cependant, le régime distillait ses “bienfaits et la façon d’être un bon Français” auprès des enfants et des familles via les jeux et jouets. En témoignent, ce jeu de carte “Les atouts de la vie” ou ces figurines en plâtre et farine représentant des miliciens collaborateurs.

De l’art d’être un “bon Français” sous Pétain.
L’Ordre de la francisque à la parade.

Les jouets et la santé

La lutte contre le tabagisme et l’alcoolisme a mis un point final aux opérations publicitaires en faveur des substances nocives pour la santé, notamment auprès des plus jeunes. Dans le domaine des jouets, ceci s’est traduit par une opposition totale avec les représentations de personnages fumeurs de pipe ou buveurs invétérés qui amusaient les enfants dans les années 1950 et 1960.

Trois fumeurs, jouets électriques de fabrication japonaise des années 1960.
« Good Time Charlie », un automate signé Modern Toys.

Les jouets et le sexisme

Traditionnellement, et cela depuis l’Antiquité, les enfants ont eu des jouets qui étaient en accord avec leur sexe. En effet, les jouets avaient pour but principal de les distraire mais ils avaient aussi une finalité éducative : former, certains diront conditionner, les petites filles à leur futur destin de mères de famille et de maîtresses de maison et les petits garçons à devenir de futurs guerriers ou de futurs ingénieurs. Il est bien évident qu’une telle vision est de nos jours dépassée. Mais est-il raisonnable de tomber dans le sexisme, cette pensée qui recommande de “dégenrer” les jouets ? C’est ce que militait l’association Mix’cité, fondée en 1997, préconisant l’égalité des sexes et des sexualités. Les membres de ce collectif sensibilisaient chaque année à Noël, les parents, les éducateurs, les consommateurs en réalisant de faux catalogues d’étrennes où étaient intervertis les jouets de garçons et de filles, déconstruisant ainsi le masculin et le féminin. Une très belle exposition de jouets au Grand Palais, en 2011 “Des jouets et des Hommes”, avait officialisé ce mouvement. Mix’cité a disparu en 2013, et pour Noël, les petites filles ont continué à réclamer des poupées Corolle et les garçons des établis de bricolage ou des chars de combat. Pourtant la négation du genre est une théorie toujours présente, certaines grandes surfaces le suggèrent, comme dans cet exemple pris dans le catalogue 2020 où un petit garçon fait la cuisine.

Claude Lamboley et Rémi Baron

Collectionneurs de jouets anciens

Biblio

“Des jouets et des hommes”, Grand Palais, Galerie nationale, Paris sept. 2011.