1930 – 1980 : un marché mûr et concentré

Salon international des jeux et jouets de 1967 (© Musée des Arts décoratifs).
Après l’extraordinaire multiplication des fabricants et des marques des années 1910-1930, le marché du puzzle entre dans une nouvelle période. La crise de 1929 va accélérer une évolution qui bouleverse durablement l’industrie : le développement du puzzle en carton.
Le carton change la donne
Jusqu’alors, le puzzle en bois domine largement le marché. Mais le carton présente un avantage difficile à combattre il est beaucoup plus simple et moins coûteux à fabriquer. La technique du matriçage permet désormais de produire des puzzles à grande vitesse et pour un coût très inférieur à celui du bois.

Pour les fabricants de puzzles en bois, il faut donc s’adapter. La découpe, qui se faisait auparavant planche par planche, est rationalisée ; plusieurs planches sont désormais découpées simultanément. Les petits trous que l’on rencontre sur certains puzzles en bois du XXe siècle sont notamment la conséquence de cette technique.
Mais le bois ne disparaît pas pour autant. Il va progressivement changer de positionnement : le carton pour la grande diffusion, le bois pour des productions plus qualitatives ou plus spécialisées. En quelque sorte, le carton gagne la bataille du prix de revient le bois va essayer de gagner celle du plaisir.
Vera entre en scène et le puzzle devient un jeu d’enfant
C’est dans ce contexte qu’Alexandre Tchertoff crée Vera en 1931. L’entreprise va rapidement devenir l’un des principaux acteurs du puzzle français. Vera comprend notamment l’importance du marché enfantin, qui connaît alors une forte croissance. En 1932, Alexandre Tchertoff obtient ainsi une licence pour fabriquer des puzzles utilisant les personnages de Walt Disney. Le puzzle commence alors à bénéficier du développement des grands personnages populaires du cinéma et de la bande dessinée.

Le puzzle n’est donc plus réservé aux adultes amateurs de casse-têtes particulièrement coriaces. Il devient aussi un produit pour les enfants, avec des images immédiatement reconnaissables et des difficultés adaptées à leur âge.
A chacun son puzzle
Après la rupture quasi totale de la fabrication durant la Seconde Guerre mondiale, le marché du puzzle renaît progressivement. À partir de 1940, Vera développe une véritable politique de gamme. Les marques et les découpes sont déclinées selon plusieurs niveaux de difficulté : Junior, Miniature, Rex, Royal, Apollo et Art Moderne.
La découpe devient un élément essentiel de cette différenciation.
La série Rex conserve une découpe classique, tandis que Royal suit les lignes de couleur de l’image. Les séries Apollo et Art Moderne poussent encore plus loin cette recherche.
Ainsi, deux puzzles représentant la même scène peuvent offrir une expérience radicalement différente selon leur découpe.

Et c’est là toute la subtilité du puzzle. L’image vous promet une promenade tranquille ; la découpe peut décider de vous retenir quelques heures de plus.

Jeux Artistiques, qualité contre quantité
Un autre acteur important apparaît dans cette période, Jeux Artistiques, une société créée par Marie Khincouloff, ancienne collaboratrice de Vera. La séparation avec Alexandre Tchertoff intervient en 1952, sur une différence de conception assez révélatrice : Mme Khincouloff privilégie une qualité de fabrication maximale, tandis que M. Tchertoff souhaite avant tout produire davantage. Le conflit résume assez bien l’évolution du marché. Faut-il produire beaucoup ou produire mieux ?
Jeux Artistiques choisit clairement la seconde voie.
L’entreprise développe d’abord des puzzles pour enfants, avec notamment les séries Sites et Monuments, Histoire de France et les cartes illustrées ODE. Puis elle multiplie les partenariats avec de grands éditeurs.

En 1954 commence ainsi une collaboration avec Larousse, notamment autour de la géographie et des sciences naturelles. À partir de 1962, Jeux Artistiques travaille également avec Casterman, donnant naissance à de nombreuses séries : Farandole, Fables de La Fontaine, Chansons enfantines, Alice au Pays des Merveilles, Contes de Grimm, puis des séries consacrées aux animaux. En 1965, l’entreprise commercialise également une gamme de puzzles en carton.
Le puzzle devient ainsi un formidable support pour diffuser images, connaissances et personnages populaires.
Un marché désormais concentré
À la différence des années 1910-1930, où les marques se comptaient par dizaines, le marché de l’après-guerre apparaît beaucoup plus structuré autour de quelques acteurs. Vera et Jeux Artistiques occupent une place majeure dans le puzzle en bois français, tandis que d’autres fabricants, tels Eddie, Jeux Michou, CT Jeux, interviennent sur des segments plus spécialisés.

Le marché n’est cependant pas figé. Les puzzles pour enfants prennent une importance croissante, les partenariats avec les éditeurs se multiplient et le carton progresse encore.
Le bois conserve néanmoins un avantage décisif : la qualité de la découpe. C’est elle qui permet au puzzle en bois de conserver une clientèle d’amateurs, alors même que le puzzle en carton devient le produit de grande diffusion.
1975, un nouveau départ
À la fin des années 1970, une nouvelle génération se prépare.
En 1975, Michèle Wilson prend son indépendance et lance véritablement ses Puzzles d’art Michèle Wilson. Elle assure alors elle-même la sélection des images, la découpe, le conditionnement et la commercialisation auprès des détaillants spécialisés.
Son parcours est directement lié à celui de Vera et de Jeux Artistiques, elle y a appris le métier de découpeuse avant de travailler chez Robert Tchertoff, dirigeant de Vera. Son entreprise va progressivement s’imposer comme l’un des nouveaux acteurs du puzzle en bois pour adultes.


Pendant ce temps, Vera arrive au terme de son histoire. L’entreprise cesse son activité puzzle en 1980. Cette disparition ne signifie pas celle du puzzle en bois français. Elle marque plutôt la fin d’une époque et le passage de relais à une nouvelle génération.
De l’âge des marques à celui du savoir-faire
Entre 1930 et 1980, le puzzle français aura donc profondément changé.
Le carton a conquis le marché de masse. Le bois, devenu plus coûteux à produire, s’est progressivement orienté vers la qualité, la difficulté et les amateurs passionnés. Le marché s’est concentré autour de quelques fabricants capables de maîtriser à la fois l’image, la découpe et la commercialisation.
Et, au bout du compte, le puzzle en bois a trouvé une nouvelle manière de survivre, moins nombreux, mais plus exigeants.
En 1980, Vera disparaît. Quelques années plus tard, Michèle Wilson est solidement installée. Une nouvelle histoire du puzzle en bois français peut commencer.
Biblio

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Le Puzzle français en bois, par Denis Charvériat. Une somme de plus de 270 page consacrées au Puzzle français en bois, ce jeu de patience que tant d’enfants ont pratiqué et que nombre d’adultes n’ont pas délaissé. En libre consultation :
Denis Charvériat
Auteur et collectionneur
